Lecture sur le Web : érosion ou évolution?

Écrit  par   le 28 Mai 2012  dans Actualités, affaires et technologies, Livres et lectures   

Il y a quelques semaines, un billet de David Desjardins de l’hebdo Voir intitulé Tout s’érode portait sur, coïncidence, un livre que j’étais en train de lire : The Shallows: What Internet Is Doing to Our Brains. Le chroniqueur se servait des arguments de l’auteur du livre, Nicholas Carr, pour expliquer les impacts négatifs d’Internet sur les comportements humains, non seulement en ligne mais dans notre quotidien. L’animatrice Marie-France Bazzo a également animé une discussion en réaction au (très bon) livre de Carr à son émission de télévision. Encore une fois, le verbe éroder et ses synonymes furent fréquemment utilisés.

Éroder comme ronger. Ronger le cerveau à petit feu, affectant la concentration et le taux de rétention d’information. Plusieurs vous confirmeront que lire de longs textes à l’écran sans s’interrompre pour prendre ses courriels, regarder du coin de l’oeil le dernier message Facebook ou même penser à sa liste d’épicerie est devenu difficile. Internet serait donc responsable de la réduction de la charge cognitive du cerveau, qui gère notre capacité de traitement des morceaux d’information perçus par nos sens.

Coupez!

Conséquence de cette constatation : on coupe. Vous voulez qu’on lise votre message? Allez à l’essentiel. Faites de courts paragraphes. Utilisez les listes à puce. Coupez les adjectifs, les adverbes. Coupez! Je martèle ce message à mes clients à chaque fois que leurs contenus sont évoqués.

(D’ailleurs, notez qu’après trois paragraphes, j’ai utilisé deux adverbes et trois adjectifs. Comme qu’on dit, faites ce que je dis…)

Parfois la ligne qui sépare le mot d’ordre de l’obsession s’amincit. Par exemple, j’ai reçu récemment un courriel de Jakob Nielsen qui donnait des conseils sur l’optimisation d’un message Twitter. Twitter! Cent-quarante caractères, bordel!

Il faut dire que Nielsen a depuis longtemps compris le concept de concision car il en est l’un des principaux artisans. À la fin des années 90, son équipe réalisa une importante étude sur les habitudes de lecture des internautes. Au terme de l’étude on posa à M. Nielsen la question « Que lisent les gens sur le web? »

« Ils ne lisent pas », répondit-il.

Le lent processus d’adaptation à cette réalité s’est enclenché à partir de ce moment. Le simple copier/coller à partir des documents imprimés vers le Web n’était plus une option.

Cette tendance s’est même reflétée sur les principales plateformes sociales. Voyez l’évolution :

  • Blogue (Fin des années 90) : aucune limite de caractères
  • Facebook (2004) : 160 caractères *
  • Twitter (2006) : 140 caractères
  • Pinterest (2010) : 0 caractère

* Ce nombre a été fréquemment révisé depuis : de 160, il est passé à 420, puis 500, 5 000 et… 63 206.

Érosion?

Alors c’est donc vrai? Notre cerveau se contracte, se replie sur lui-même? Internet est en train de nous rendre gaga?

Non. Ce qui se produit présentement est la conséquence physiologique d’une révolution technologique. Comme l’explique Nicholas Carr dans son livre, depuis l’antiquité les changements majeurs survenus dans la transmission de l’information – de la parole à l’alphabet, de l’écriture à l’imprimerie, etc. – ne se sont pas opérés sans impacter directement les habitudes de perception et de consommation. Ceci est dû à un phénomène physiologique appelé neuroplasticité, qui désigne la capacité du cerveau à se reprogrammer constamment en fonction des expériences vécues et des médiums de transmission.

On aura compris que ce phénomène est surtout remarqué chez les internautes « immigrants » (qui étaient là avant Internet) par opposition aux internautes « natifs » qui eux, utilisent Internet depuis l’enfance. Étant un immigrant du Web, j’ai constaté il y’a quelques années les symptômes décrits plus haut dans mes habitudes de consommation d’information. J’avais à peu près abandonné complètement les livres et mes lectures sur Internet se limitaient à de courts articles ou à des résumés.

Puis vint le iPad.

Son format se situant à mi-chemin entre l’écran de bureau et le livre papier m’a redonné graduellement le goût de lire de plus longs articles à l’écran, de même que l’utilisation de l’outil de lecture Web Instapaper, qui permet d’emmagasiner des articles et de les lire dans un environnement graphique épuré et non distractif. Aujourd’hui je me surprends moi-même à lire de longs passages de livres sur l’application Kindle de mon ordinateur, chose que j’aurais cru impossible il y a deux ans.

Le long texte n’est pas mort, bien au contraire

Donc, chers immigrants du Web, avant de vous croire en proie à une forme prématurée de démence, sachez que votre cerveau est probablement toujours en train de s’adapter à une toute nouvelle réalité. C’est pour cela que je qualifierais d’évolution ce que plusieurs perçoivent comme étant de l’érosion. Nous nous dirigeons vers de nouveaux modes d’absorption de l’information, qui ne sont ni meilleurs ni pires que ceux que l’on a connu avant Internet.

Cela veut-il dire que nous reviendrons automatiquement à nos anciennes habitudes de lecture? Possible quoique peu probable, vu l’importance de la cassure observée au cours des 20 dernières années. Toutefois, j’ai l’impression que le long texte, qui n’a jamais perdu de sa pertinence, est en train de regagner ses galons.

D’ailleurs, si vous avez pu lire chaque mot de ce long billet jusqu’au dernier, vous êtes probablement de mon avis 😉Facebooktwittergoogle_pluslinkedinFacebooktwittergoogle_pluslinkedinby feather

1 Commentaire

  1. Michael Carpentier
    23 janvier 2014

    En complément au sujet de la fin de l’érosion de la lecture de livres chez les jeunes. Encourageant!
    http://www.theatlanticcities.com/arts-and-lifestyle/2014/01/decline-american-book-lover/8165/

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